Malevolentia

Ce qui est bien avec Dies de Malevolentia, c’est qu’il te permet de réviser tes cours d’histoire quand tu prépares tes questions et qu’il t’apprends des choses avec ses réponses. J’ai donc abordé leur dernier album, « République », autant sur la musique que sur les paroles. Plongez avec moi dans l’Histoire …

1/Même si je suis presque convaincu que chaque Franc-Comtois connait Malevolentia, peux-tu juste nous faire un bref résumé de l’histoire du groupe

malevolentiaMalevolentia existe depuis 2003 et compte trois albums à sa discographie. Nous sommes un groupe de Black/Death Metal orchestrale ou quelque chose dans le genre qui reste à définir. Il s’est passé pas mal de choses durant ces 13 années, quelques dizaines de concerts, des changements de line up à répétition…  Il y a eu pas mal de temps morts aussi. Bref, une bio des plus passionnantes. Je n’ai jamais été très doué pour parler de ma propre histoire. C’est bien que tu me demandes de faire bref.

2/Partons tout de suite explorer ce nouvel album, « République ». Il sort 4 ans après « Ex oblivion » et comporte encore plus d’orchestration. Je pense que durant sa gestation, tu as dû te nourrir exclusivement de musiques de films pour obtenir un tel rendu. Dirais-tu que cet album se compose justement comme une bande originale ? Et si l’on devait la mettre sur un film, quel serait-il ?

Effectivement, j’ai passé plusieurs mois à étudier des dizaines d’OST à rechercher les banques de sons les plus réalistes possible et tester quelques reprises pour les étudier et me faire la main avec mon nouveau matériel. Je voulais que les orchestrations de Répvblique soient encore plus riches et réalistes que pour Ex Oblivion. J’ai travaillé sur une dizaine de thèmes que j’ai déclinés et j’ai pensé la structure de l’album globalement et non pas morceau par morceau comme j’avais pour habitude de faire. Un même thème peut revenir plusieurs fois dans différents titres en passant d’un instrument à l’autre ou harmonisé différemment. Que ce soit au niveau des orchestrations ou des textes, il y a un fil conducteur pour l’ensemble de l’album qui permet d’en faire un tout cohérent et de traiter de façon globale de la question de la république.

S’il devait y avoir un film, ce serait un mélange entre Orwell et  Huxley en passant par  Asimov. Peut-être Grey State s’il avait pu aboutir. Ou un épisode de Black Mirror.

3/Si le coté orchestral semble une pierre angulaire de Malevolentia, le Black Metal et le Death Metal sont eux aussi inséparables de tes compositions. Je sais que je risque de me faire pourrir en utilisant cette comparaison, mais je pense que cet album atteint largement ce que des groupes comme Dimmu Borgir ou Carach Angren arrivent à faire mais en gardant un coté plus extrême et finalement plus proche du Black Metal des années 90. Qu’en penses-tu ?

J’ai très peu écouté de Carach Angren, ça ne m’a jamais attiré plus que ça. Concernant Dimmu Borgir, je n’ai pas non plus écouté ce qui est sorti après Death Cult Armagedon justement parce qu’il manque ce truc qui faisait le Black metal des années 90. Ce n’est donc pas très étonnant de le retrouver dans Malevolentia.

4/L’une des particularités de Malevolentia est sans nul doute le chant de Spleen, plaintif, criard parfois totalement inhumain et difficile à comprendre. Malgré tout sur cet album il m’est apparu plus compréhensible, laissant la possibilité de découvrir des textes réfléchis, documentés. Est-ce un choix de sa part ? Verrais-tu un album de Malevolentia sans ce chant qui est une marque de fabrique du groupe ?

Jusque-là ça semble être une marque de fabrique mais j’aime assez l’idée d’essayer de se renouveler pour chaque album. Je ne sais pas encore à quoi ressemblera le prochain et je ne lui interdis pas d’expérimenter de nouvelles choses quitte à ce que le changement soit assez radical.

tracklist

Les paroles

5/Justement, attardons-nous sur les textes, 11 en tout. Ils s’articulent autour de l’Histoire, navigant entre les époques, les civilisations. J’ai bien conscience qu’il faudrait 11 interviews pour cerner chaque histoire. Si tu es d’accord, je vais essayer d’introduire chacune d’elle, à toi de me reprendre si je me trompe ou bien à approfondir mon propos.

Annvit Coeptis : Il m’évoque une critique des idéaux trop vite abandonnés pour l’argent, lâchés pour une fausse image de démocratie fournie par les États …

  • C’est à peu près ça mais le contenant, le décor ou plutôt le contexte, est tout aussi important que le contenu que tu évoques. Ce  texte parle de l’influence de la banque Rothschild qui a financé tous les camps durant les guerres Napoléoniennes et qui a fini par acquérir le contrôle total de l’économie anglaise à la fin de la guerre.

Völuspá : Les Nornes ont tissé notre destin, maintenant elles se meurent, nous privant d’un avenir glorieux et nous livrant au monde actuel …

  • Là c’est l’inverse, tu as le contenant mais pas le contenu. À travers la métaphore des Nornes, ce texte traite de la contorsion, la falsification et l’instrumentalisation de l’Histoire et ce à toute époque, la nôtre comprise. De nos jours, c’est sous couvert d’« historiquement correct » que l’on passe l’histoire au crible. Napoléon devient un esclavagiste pendant que Tiers avec ses goulags avant l’heure est nimbé pour son républicanisme. C’est l’idéologie libérale dominante qui fait l’histoire. Les frontières, l’enracinement géographique et spirituel, l’idée même de nation sont systématiquement présenté comme irrationnels, désuets et responsables de tous les maux. À raison ou à tort, peu importe, ce n’est pas par ouverture d’esprit ou par compassion. C’est avant tout une propagande libérale.  C’est un conditionnement pavlovien par lequel on dresse les peuples contre leur passé occidental dans le seul but d’imposer la libre circulation des capitaux et des marchandises et ceux qui s’y sont opposé au cours de l’histoire sont aujourd’hui tout bonnement exclu du récit national.

Etemenanki : Je pense, est une évocation du mélange des peuples, rappelant l’idée de la tour de Babel. Dieu, pour éviter que les Hommes ne créent une tour immense menant au ciel, brouille leur langage, créant de multiples langues les empêchant ainsi de mener à bien un projet commun.

  • Exactement. C’est une comparaison entre le projet de la tour de Babel et le projet mondialiste avec Nemrod  comme métaphore du Capital.

Virtù & fortuna : Cette chanson est plus contemporaine, parlant de choses futiles (football, jeu) qui permettent de maintenir le peuple sous contrôle.

  • Il n’y a pas de parole dans ce morceau. Ce que tu décris est un extrait mis en exergue de 1984 d’Orwell. Mais c’est exactement ce qui devait ressortir de cet extrait.

Magnus frater spectat te : Littéralement, « Big Brother Watching you », nous plonge dans la Franc-maçonnerie.

  • Il n’y a que la fin du texte qui fait vraiment référence à la Franc-maçonnerie par l’intermédiaire de l’oeil de la providence qui contrôle le reste de la pyramide mais ce n’est pas là le sujet du texte. Celui-ci s’inspire d’un poème de Victor Hugo (La conscience) dans lequel Caïn tente en vin d’échapper à l’oeil de Dieu qui le suit jusque dans la tombe. Ici l’oeil de dieu devient le fameux Big Brother de Georges Orwell. C’est avant tout une critique de l’impact des nouvelles technologies sur la vie privée, que notre république n’a rien à envier aux dictatures en matière de surveillance des individus.

Requiem Aeternam Deo : Nous nous sommes pris pour des dieux, nous avons tué Dieu mais aussi notre Terre.

  • C’est un texte de Friedrich Nietzsche tiré du Gai Savoir, il n’est pas de moi. Ce que Nietzsche explique à travers ce texte c’est qu’après la mort de Dieu (autrement dit la disparition du christianisme) le problème est de contrecarrer le nihilisme (la perte du sens et des valeurs en l’absence d’un ordre divin) qui ne propose aucune fondation sur laquelle bâtir.

Alma Mater : m’évoque la Mère Nourricière, la Nature que l’on pille sans vergogne et qui un jour va se tarir, entrainant l’Homme dans sa perte.

  • Tout à fait. Le tout se justifiant par le mythe d’une croissance économique obligatoire et nécessaire.

Qohelet : La poudre aux yeux, la consommation à outrance, la dictature de l’argent.

  • Tout cela est un processus d’individuation et d’aliénation par la culture de la consommation et le fétichisme de la marchandise permettant l’établissement d’une dictature bancaire. Le but étant de modeler un individu déraciné et standardisé, un consommateur parfait.

Doxa : On comprend bien que l’on peut faire croire au Peuple n’importe quelle réalité, surtout celle qui arrange les puissants.

  • Comme pour Virtu & Fortuna, il n’y a pas de parole. Juste un extrait de 1984 pour le présenter

Ordo ab chao : est une critique de la mondialisation, des ingérences faites par les pays « civilisés » (j’ai d’ailleurs eu l’impression que BHL était le fameux philanthrope, responsable de la guerre en Libye)

  • Haha oui c’est tout à fait ça. Ordo ab Chao dénonce la violence du processus mondialiste envers les peuples et ses différents protagonistes dont BHL fait bien évidemment partie.

Nocte & Nobula : peut-être le titre que je n’arrive pas à cerner mais qui au vue de l’image qui l’illustre traite de la Commune

  • En fait, ce texte pourrait tout aussi bien parler de la Commune que d’autres événements similaires puisqu’il décrit avant tout la capacité d’une oligarchie de dresser des individus issus de classes populaires ou moyennes les uns contre les autres et les utiliser comme on déplace de simples pions. Si l’on prend la Commune comme décors c’est la paysannerie contre le monde ouvrier citadin par exemple : ces soldats que l’on est allé chercher dans les campagnes pour mettre fin à l’insurrection de ceux qu’on leur présentait comme des pillards désireux de les destituer de leurs terres. Mais le décor peut changer et le texte garder tout son sens. Le texte se termine par le début d’Annuit Coeptis (le premier texte) comme si tout n’était qu’une boucle soit sans fin soit dont la seule issue serait Eschatos (le dernier titre de l’album).

Eschatos : Qui finalement clos cet album, la fin. L’Homme a tué l’Homme et projeté le monde dans les ténèbres.

  • Exactement. C’est une fin assez pessimiste mais on ne peut pas nier qu’elle soit probable.

6/Tous ces textes, même si basés sur différentes époques, sont une critique de l’illusion de République que les politiques nous vendent depuis plus d’un siècle ? je me trompe ?

Même deux. La Révolution Française elle-même, c’est-à-dire la base qui a permis d’instaurer la République nous est vendue. Michelet, ce grand « Historien » sur lequel se basent nos livres d’Histoire disait « Michelet : les idées d’intérêt étaient étrangères au mouvement de 1789, Oui, la Révolution fut désintéressée; c’est là son côté sublime. ».pochette La réalité est tout autre. En 1789 l’État consacre plus de la moitié de son budget à rembourser une dette dont l’accumulation est en grande partie Per Usura. D’autre part, la spéculation sur les matières premières agricoles fait exploser les prix des denrées alimentaires et provoque la famine. Des fortunes roturières colossales se construisent tout en déstabilisant l’État. Le prolétariat et la paysannerie de l’époque qui en subissent les conséquences ne sont pas suffisamment instruits et organisés pour définir les causes de leur malheur et pour exiger la convocation des États généraux. Les députés qui prétendront représenter le Tiers état seront tous issus ou représentants de cette nouvelle haute bourgeoisie et réclament une part décisionnaire dans la gestion des affaires nationales au nom du peuple, mais certainement pas pour luis. Le 12 juillet, le roi s’y oppose. Le 13, ce sont ces grands bourgeois parisiens qui, contrariés et souhaitant faire plier le roi sans se salir les mains, distribuent des armes aux petites gens à l’Hôtel des Invalides (et qui leur rachèteront d’ailleurs quelques jours plus tard contre du pain pour ne pas laisser le peuple en armes). La Garde nationale qui sera créée quelques jours plus tard ne sera qu’une milice bourgeoise ayant pour seul objectif d’asseoir la toute puissance de la bourgeoisie et de la protéger du peuple. Ce qu’elle fera admirablement lors de la Fusillade du Champ-de-Mars. Fusillade sans sommation et à coups de canons. Cette Révolution est avant tout une guerre entre nantis de l’aristocratie et nantis roturiers, pas une révolution du peuple.

(petit rajout en lien avec l’actualité) Un mot sur les élections Américaines?

 

On est en plein dans la société du spectacle de Debord. Les débats sociaux sont complètement noyés dans un flot de débats sociétaux. C’est tout de même inquiétant de voir à quel point les débats politiques se détournent de l’essentiel et à quel point les querelles de comptoirs concernant la caricature médiatique de Trump ont pris le dessus sur les réseaux sociaux. On est plongé dans un abrutissement émotionnel sans aucune vision historique ou politique réelle. Trump et Clinton font partie des 1 %. Ce sont tout deux de purs produits de l’oligarchie Américaine.  C’est avant tout un combat entre élites qui se dressent les unes contre les autres. Le capital ne cherche pas à valoriser ou à dénigrer telle ou telle minorité, il ne cherche qu’à se valoriser lui-même.  La victoire de Trump, c’est avant tout une victoire d’un capitalisme industriel sur un capitalisme financier. Un capitalisme industriel qui ces dernières décennies s’est vu considérablement affaibli par le libéralisme frénétique imposé par wall street que représente Clinton. Il ne faut pas oublier qu’une grande partie du prolétariat américain a perdu son travail parce que son usine a ou se prépare à délocaliser à l’engranger. Cette Amérique-là n’a pas voté pour Trump parce qu’elle déteste les minorités mais entre autres parce qu’il est le seul à proposer de taxer l’import pour favoriser la réindustrialisation sur le sol américain. Il ne le propose pas par amour du prolétaire blanc ni par détestation du clandestin mexicain. Il le propose pour la même raison que Clinton propose d’entrer en guerre contre la Russie. Pour protéger la classe dirigeante de l’écroulement économique inévitable. Celle-ci ayant été engendré par la politique spéculative pratiquée par la FED qui menace de faire tomber le régime en place. D’où le choix entre la guerre pour détruire les surplus et remettre à zéro l’économie représentée par Clinton et le retour au protectionnisme de Trump et d’où le soutient de la classe industrielle pour Trump et de la classe financière (qui possède une grande partie des médias) pour Clinton. C’est là le véritable enjeu des élections. Tout le reste n’est que spectacle.

7/Comme je pense avoir perdu mes lecteurs après les explications des paroles, on va terminer sur l’avenir de Malevolentia et de tes autres projets ?

Spleen étant peut-être au moment où j’écris ses lignes en train de donner naissance à une petite fille, J’espère que nous reprendrons très prochainement les concerts avec Malevolentia et les enregistrements pour Einsicht. Je suis également en train de préparer l’enregistrement d’un troisième projet qui devrait paraître courant 2017.

8/Merci à toi pour ces réponses

Merci à toi pour ces questions.

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