Les disparus de la photo, l’interview

1/Il me semble évident pour que nos lecteurs sachent à qui ils ont à faire de te présenter, même si je pense que beaucoup te connaisse, les plus jeunes ont besoin d’une petite bio !
Salut, je grandis dans un petit village du Doubs (DASLE) et avec mes potes on monte à l’adolescence un groupe de HxC Nothing To Prove. On baigne dans un environnement endormi dont seuls le foot et l’automobile agrémentent les journées de la région.

On s’exprime, on hurle, on aimerait comprendre et nos aînés nous invite à partager leur culture underground autour du libertarisme, de l’antispécisme et principalement du Hardcore déjà présent et grouillant sous beaucoup de formes.

On split autour de 2001 le batteur Buanax continue dans Hawaii Samurai, puis avec Macst le bassiste dans The Irradiates, Lucien chante dans Lost Boys tandis que je continue le groupe avec un mine up different, puis je fonde Suicide Levitation, que je supprime en 2008 parce que plus rien ne semble exister de comparable à ce que j’ai connu dans l’esprit du Punk / Hardcore.

2/Comment t’es venu l’idée de faire ce documentaire sachant que tu avais quitté cette scène en 2008, en ayant l’impression que « l’esprit » avait disparu ?
En effet, après avoir arrêté de composer, et quasiment abandonné les salles de concerts et les festivals, j’avais perdu toute curiosité et envie d’aller au devant. Je constatais à mon échelle que les scènes de concerts se transformaient peu à peu en objets techniques destinés à générer du spectacle au détriment d’un esprit plus bas du front, direct, brut.
Ça faisait en effet une dizaine d’années qu’il fallait que j’en parle, que je synthétise ma pensée et comme j’avais créé Apollo77 ma structure au sein de laquelle je réalise clips, reports, pubs et docus, j’ai conclu que je ne pouvais plus attendre.
Je voulais surtout confronter mes idées avec mes pairs ; est-ce que j’étais devenu complètement con ou si ça pouvait faire écho de manière articulée.

3/Il est souvent difficile de faire un retour sur une époque, encore plus si on en a été l’un des acteurs. N’avais-tu pas peur de faire ressortir de mauvais souvenirs de tout ça ?
Non je ne m’inscris pas dans cette démarche ni celle de la nostalgie comme on a pu l’interpréter souvent, et notamment relativement au titre du docu.
Aucun mauvais souvenir, je pense encore avoir vécu en caricaturant un âge d’or créatif, où les limites de l’engagement et de la violence étaient repoussées assez loin.
Je me suis construit autour de ça.

4/Tu insistes beaucoup dans la promo du doc sur le lien qui se fait entre notre région qui était très industrielle à cette époque et la contestation via la musique. Je suis assez d’accord sur le fait que le Punk/Rock est né dans les milieux ouvriers mais pourquoi plus chez nous que dans bassin minier par exemple ?
Même s’il est vrai qu’à l’origine je souhaitais trouver des preuves de cet état de faits, il aurait fallu une enquête sociologique longue et profonde pour s’inscrire dans une démarche probante à cette échelle.
Dans un docu tel que celui là j’ai intégré mon point de vue à travers un cheminement d’une quarantaine de questions posées à 45 activistes que j’ai connu ou decouvert.
Les mêmes questions à chaque fois, quasiment dans le même ordre.
Les « preuves » sont en réalité très subjectives même si elles sont étayées par l’expérience des protagonistes.

5/Un groupe revient souvent dans la promo du docu, No Fuck Bébé, qui je l’avoue ne me parle pas du tout, mais comme tout le monde j’ai fouillé sur le net, mais je pense que tu peux largement nous en parler car la carrière du groupe mérite qu’on s’y attarde.
No Fuck Bébé est un groupe de Punk (même si dans le document « Nous, enfants du Rock » ils semblent ne pas le revendiquer en tant que tel), ils vivaient entre Valentigney et Sochaux, traînaient dans les bars, se droguaient et s’exprimaient sur leur environement à travers un Punk énervé et vraiment No Futur.
Ce groupe a connu un coup de phare médiatique entre 1982 et 1983 et n’a duré que 3 à 4 ans.
Il fait référence parmi la scène Punk Francaise.

A noter qu’Axelle, du Studio Sauvage interviewée dans les Disparus, est la fille du guitariste et de la bassiste. Son point de vue était fondamental pour moi, car elle a connu ses premiers concerts au Cube et à l’Atelier des Môles à l’âge de 4 ans.

 

6/ « Le Rock est mort » … oui j’en suis presque sûr pour ce qu’il était dans les années 80/90. Pour avoir connu et participer un peu à celle des années 90, les raisons pour lesquels on jouait à cette époque ne sont plus celle de maintenant. Seul l’image compte, le fond … presque tout le monde s’en fout. Malgré tout, il y a encore des groupes qui font réagir dans le bon sens ! Te retrouves tu dans des groupes des générations suivantes ?

Je suis d’accord avec toi, on joue aujourd’hui pour des raisons différentes, la notion de rentabilité avec tous les acteurs que ça comporte plombe le truc.
Ok, la musique c’est une discipline où les égos sont souvent en jeu et où il faut se montrer. Mais que montre t-on? Un produit, je l’ai entendu ce terme, ce n’est pas ma conception d’un groupe.

Aller dans une salle et entendre la même soupe inconsistante qu’à la radio, ça ne me branche pas. Comme le dit Sam Guillerand dans le doc « Le Rock c’est la colère, le rejet, la contestation »
Tout est dit.
On a largement dépassé ce stade, et bien que je ne suis personne pour dire ça et juger je peux au moins affirmer que ça me touche profondément, et que ça rajoute une dose de stérilisant à la subversivité et à la contreculture essentielle dans une société tombée malade de sa propre inaction intellectuelle.

 

7/ « Qui la contestation intéresse encore en 2018 ? » ce sont tes mots … je te sens pessimiste sur notre jeunesse ?


Ma réponse précédente amorce celle qui vient. Je côtoie quelques fois de jeunes adultes et je constate que la contemplation a pris le pas sur l’action.

2 exemples flagrants :

  • les vidéos les plus streamées par les gamins sur leur tablette sont des screenshots vidéos de gamers qui mènent une partie sur l’intégralité d’un jeu.
    Le gamin regarde un autre que lui jouer. La notion de jeu donc d’apprentissage disparaît. Y a t-il quelqu’un pour m’expliquer le bénéfice de regarder un mec jouer des heures?
  • Contester quoi? Tu as vu la qualité des lyrics du Rock et du HipHop mainstream? Tout est tourné vers soi, vers sa propre réussite financière et les biens qu’on a acheté. Quelle est la profondeur de ça, vers quoi ça mène?
    Est ce que ça va développer un esprit critique et une pensée qui se développe chez qui que ce soit?
    Non je ne pense pas.
    La contestation n’intéresse plus parce qu’elle n’a pas prise, elle glisse sur la paroi bien vitrée du consumérisme.
    Je me l’exclu même pas de ce schéma, je l’intègre aussi, mais je fais ce que je peux pour ne pas me faire avaler.

8/Comment s’est fait le choix des intervenants qui sont nombreux ? As-tu retrouvé des gens perdus de vue ? est ce que certains n’ont pas voulu témoigner ?
Il y avait une centaine de personnes sur ma liste de l’enfer.
Les choix se sont affinés et articulés au fur et à mesure du fond que je collectais pendant les interviews.
Il y avait des choix obligatoires, et j’ai du parfois trancher à contre cœur ou essentiellement pour des raisons de planning ou de distance incompatibles.

Je n’avais perdu de vue personne, au contraire pendant mon inactivité j’ai toujours gardé un œil sur les activités de chacune et chacun.

 

9/Parlons du docu en lui-même, que va-t-on y trouver ?
Le film dure 112 minutes. Tu suivra 45 personnes te parler d’avant, de leur vécu, de leurs bons souvenirs sur la « méthode », les discussions physiques, les échanges de disques, de cassettes, les déplacements 2,3 fois par semaine pour assister à des concerts DIY locaux dont la scène régionale fourmillait.
Tu les verras progressivement changer de ton et te parler de l’avènement d’Internet, des gros label, du pognon qui impose les choix aux programmateurs de salles et de festival, l’état d’esprit qui se dégrade…

Ce n’est pas le type de docu dans lequel tu trouveras une BO et des images de tous les bands régionaux. C’est un film de texte.
Si tu es déçu ça tombe plutôt pas mal parce qu’il y a un dvd bonus d’1h45 contenant des extraits de répètes, de live, de scènes de vie de l’époque.
(Sous titres en anglais)
Les premiers screening ont fait apparaître que les 112 minutes passent très vite, et qu’il paraît pessimiste mais véhicule une certaine objectivité.

10/Et niveau diffusion, je pense que l’étape DVD est bientôt bouclée ? une date à nous communiquer et si des diffusions publiques vont encore avoir lieu.

Le Dvd est en fabrication et a pris 3 mois de retard par rapport à sa sortie annoncée en mai.
Il sera vendu 23€ et sera disponible en vpc via PayPal ou par chèque sur son site dédié et sur la page Les Disparus de la Photo_le docu.
Je cherche des diffuseurs en festival, médiathèques, salles de ciné.

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